Fort de trois albums couronnés de succès (« De verre en vers », « Le coquelicot », « Je passais par hasard » chacun certifié disque d’or) qui lui ont permis de gagner ses galons dans le paysage musical français, Yves Jamait sort enfin son nouvel opus alors qu'il affiche déjà ses dix ans de carrière qu'il compte fêter à grand renfort de scènes.


Une décennie qui s'est écrite à la pointe du plaisir et durant laquelle ce « chanteur né sur le tard », aux facettes non polies, a su imposer sa musique si singulière qui touche droit au cœur, dans un milieu du show business, dans lequel « il est passé par hasard », chantant comme personne la vie, ses galères, ses jours décolorés et ses éclopés, l’âpreté du quotidien, le rêve de l’être aimée, la vie des zincs et les déboires d'une vie de dézingué.


Un quatrième album plus sombre et nostalgique que le précédent mais comportant suffisamment de sève pour figurer d’emblée parmi les temps forts de cette fin d’année avec toujours cette écriture à nu, s'ouvrant sur des abîmes de désillusion, ses chansons qui sourient avec une larme à l’œil et ses textes burinés par l'éternelle envie de piquer juste et au coeur.


Plus rock encore que par le passé et accompagné d’un nouvel écrin musical qui n’hésite pas à convoquer aussi bien les orgues, les claviers vintages que les guitares saturées, Yves Jamait puise toujours son inspiration dans l’eau courante des situations saisies au cru de la vie et c'est cette fois et plus que jamais le thème omniprésent de l’amour qui court tout au long de l’album.


A commencer par l’amour le plus pur et incandescent ! Comme dans le titre "C’est beau les filles " , ode à la beauté féminine et à ses émois : "C'est beau les filles (…) Quand ça susurre des mots roses, Fardés d’une inflexion soufflée, Qu’on écoute les paupières closes, En attendant de respirer" ou des amours illusoires ou fantasmées comme dans "Rien de vous" ; des amours qui s'envolent et meurtries également, comme le superbe « J’ me casse », sorte de constat implacable sur le couple et un amour qui s’émousse à l’usure du temps et de l’habitude : « Je sais qu’on ne peut pas faire demain d’un hier Quand la nuit est sans lune Plus rien à décrocher Plus de raison aucune A laquelle s’accrocher " ou également dans la chanson "la radio qui chante" en duo avec ZAZ, qui brosse le portrait d'un couple où l'amour est tangent et ne tient qu'à un fil : "Elle prend sa vie à pleines mains Lui l’a remet à demain ", et où "Elle rentrera seule chez elle Lui dans sa vie qui chancelle Peu de chance Pour qu’une histoire commence. Elle continuera donc seule Lui fera toujours la gueule Ces deux là Ne se croiseront pas".


Même constat de l'amour qui s'effiloche à l'épreuve du temps et de la différence d'âge dans la chanson « Regarde-moi », petit bijou d'écriture de Dorothée Daniel ("Regarde-moi et touche le grain de ma peau Entends ma voix, à contre temps de ton tempo Regarde-toi je ne goûterai plus ta peau Compte avec moi les grandes années de trop (…) Je ne sais pas si le soleil Daignera pointer ses rayons Sur notre histoire qui porte en elle Sa funèbre oraison ") sans compter l'amour qui manque et dont on essaie tant bien que mal de s'accommoder (« Je t'oublie ») ou le magnifique « Même sans toi » ("Je voudrais que tu soies là Je voudrais que tu voies ça Je t’avoue que je n’y crois pas C’est beau, c’est beau même sans toi").


Ne se départissant pas de sa poétique des bistrots (Arrête ! , C'est la dernière au bar), il ose toutefois aborder un autre thème qui parle la langue du cœur, celui du temps qui passe et qui taraude son auteur au seuil élancé de la cinquantaine à l'instar de « Pauv’ pom’ » (" Tiens, Un nouveau printemps Faut s’rassurer l’prochain sera pire Pauv’ pomm’ J’commence à pourrir C’est vraiment consternant") ou "la cinquantaine" , écrite par Georges de Cagliari, déjà present dans l’album LE COQUELICOT avec Les rires et le clown et composé par Samuel Garcia, ("Deux fois et d’mi vingt ans, si c’est la mer à boire, Je veux la boire versée dans des chopes d’amour, Je veux tisser de joie le fil du temps qui court Pour faire la fête à ma mémoire").


Par ailleurs, pétri du constat qu'on ne peut tourner une page de sa vie sans que s'y accroche une certaine nostalgie, la nostalgie est forcément présente dans ce nouvel opus, notamment dans le magnifique titre "Gare au train qui roule", écrit à deux mains avec le complice de toujours Bernard Joyet, qui évoque le charme suranné au fumet de l’enfance chez sa marraine, des trains, des passages à niveaux et de leurs garde-barrières ("J’ai le cœur au voyage et je rêve au hasard Qu’il reste ici ou là quelques gardiens de phare Et quelques éclusiers et quelques limonaires Quelques grands voyageurs quelques garde-barrières"). Une nostalgie qui ne sent jamais le rance et où le sépia n’est pas un cache-misère.


Bref, en dix ans, Yves Jamait a su imposer un style, capable de faire surgir la poésie la plus élégante des mots les plus quotidiens avec des chansons qui soignent leur personnalité sans courir après une mode ou une autre. Et, ce nouvel album, en est l’illustration la plus éclatante.


Toutefois, s'il porte un constat souvent désabusé sur les choses de la vie, Yves Jamait n'en oublie jamais pour autant de célébrer la vie, notamment lorsqu’il interprète « Trier des cailloux », chanson la plus attendrissante qui clôt l’album, interprétée avec sa fille. Avec, à chaque fois, le même engagement, la même émotion et énergie à faire de la musique et ce génie de rendre intelligible les plus imperceptibles secousses de la sismographie des sentiments et cette lucidité coupante pour dire le manque et l’abandon. Yves Jamait, artiste intranquille fait d’urgence, a décidément des reflets de diamant brut et est bel et bien depuis longtemps le plus bel hommage que la chanson ait rendu à la noblesse des cœurs populaires en creusant une veine poético-réaliste qui manquait tant à la chanson française.


Dominique PARRAVANO.